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Je t’ai vue

15 Mar

Je t’ai vue

Je t’ai vue, tu attendais ton burger quand je me suis approchée du comptoir pour passer ma commande. Tu étais là, l’air serein, calme, avec tes dreads roses au bout d’une chevelure entremêlée et d’une longue repousse châtain. Tu attendais impassible, un pas de côté. Quand j’ai compris que tu avais déjà été servie, j’ai commandé ma frite. Tu portais un pantalon de coton ouaté beige, ample et court, un large manteau ouvert par-dessus ton kangourou noir et quelques autres chandails superposés. C’est vrai qu’il ne fait pas chaud et qu’on vient d’essuyer l’une de ces fameuses tempêtes de neige du mois de mars, qui font rager tous ceux qui ont hâte que l’hiver s’évanouisse. Je suis frileuse. Je suis habillée pas mal plus chaudement que toi. Je consulte mon téléphone, tu regardes patiemment autour de toi.

Ma frite arrive avant ton burger. Je me demande pourquoi. Peut-être ta commande était-elle plus volumineuse que la mienne? Je suis plutôt fauchée ces temps-ci. Juste une petite frite pour apaiser ma faim avant d’aller retrouver mes amis, ce sera suffisant. Je me dis que je mangerai mieux ce soir, à la maison. Ça me donne bonne conscience. Je m’assois un peu plus loin, sur un tabouret, à peu près à mi-chemin entre le comptoir des commandes et la porte d’entrée. Tu attends toujours. J’ai l’impression de t’avoir vue sourire. Je plonge dans un bouquin en grignotant ma frite.

Un bruit. Je lève les yeux. En face, un employé vide la poubelle. Ha non! C’est toi. Merde! Tu as échappé quelque chose dans la poubelle? Wash! Tu as ouvert la porte de la boîte qui la masque et en as retiré la poubelle pour y plonger la main. Des clés? Un bracelet? La poisse! Tu restes calme, pourtant. Et mes yeux s’arrondissent lorsque je te vois en sortir un sandwich, à pleine main, aux trois-quarts mangé. Non! Mais qu’est-ce que tu fais? Et tu replonges la main pour en ressortir un restant de frites, puis un petit contenant de mayonnaise. J’ai envie d’aller te voir et de t’offrir un repas et, curieusement, j’hésite. Je me demande à quel point tu le fais par liberté ou pas. Tu as l’air heureuse d’avoir trouvé ton sandwich et avant que j’aie seulement le temps de voir clair parmi les idées qui traversent mon esprit, tu as déjà replacé la poubelle convenablement et commencé à te diriger d’un pas sûr et décidé vers la porte de sortie, arrachant à pleines dents une bouchée à ce restant de sandwich. Tu pousses la porte d’un grand geste, comme la femme qui inspire l’air nouveau alors qu’elle marche vers la liberté, et tu sors au coin de St-Denis et Mont-Royal, avec toute la confiance de celle qui a pris son repas pour emporter.

Sur mon petit tabouret, je reste estomaquée. La pauvreté prend vraiment des visages de plus en plus différents… On peut toujours choisir la façon dont on vit les choses. La tienne m’impressionne.

 

Photo: Michael Vesia

2018

Martine Bertrand: du fil rouge et des histoires

10 Déc

Martine Bertrand: du fil rouge et des histoires

Elle est pétillante, elle est joviale, elle est dynamique et elle est peintre. Martine Bertrand s’exprime avec ses pinceaux comme d’autres s’expriment avec les mots et toutes ces qualités se retrouvent sous ses traits de couleur. Le résultat est tantôt ludique, tantôt pur et esthétique, tantôt chargé de mouvement.

« Les papiers m’inspirent beaucoup. Souvent, je ne travaillerai pas sur du papier blanc. Ça me bloque. Le fait de travailler sur un papier écru, ou un papier kraft, j’aime tellement ça! » On retrouve d’ailleurs, à sa nouvelle exposition, une série de tableaux d’inspiration japonaise, avec de petites geishas dessinées à l’encre de chine sur ce papier formé de longues fibres entrelacées qu’est le papier japonais. Elle explore d’ailleurs l’art du sumi-e, une technique de peinture japonaise, que l’on verra probablement lors d’une prochaine exposition. « C’est un autre monde. C’est la même gestuelle que quand j’ai fait les logogrammes d’Arrival, la rondeur, les fréquences auxquelles je dessine, l’état d’âme…  »

 

Arrival, si vous ne l’avez pas vu, est un film de science-fiction américain, réalisé par le Québécois Denis Villeneuve, dans lequel des extraterrestres tentent d’entrer en communication avec les humains. Martine a créé le langage extraterrestre, constitué de logogrammes de formes arrondies.

 

Pas étonnant qu’elle ait réussi à créer un langage graphique à elle seule, car la répétition se retrouve dans nombre de ses oeuvres. Sa main court seule sur le papier, comme dotée d’une intelligence qui lui est propre. Après, s’en dégagent un langage, un personnage, une impression. On pourrait même dire que sa spécialité est les « petits personnages », comme elle les appelle. « Ça part tout seul, c’est automatique. Je les prends comme ils viennent; après, quand je les retouche avec mon graphite, je les arrange un peu. Mais je prends le personnage comme il est. Il y en a des beaux, il y en a des bizarres, c’est comme la société! »

Elle aime le fait qu’à l’intérieur des tableaux où se trouvent beaucoup de répétitions, comme dans ses galeries de petits personnages, chacun puisse se perdre dans le tableau et s’amuser à se raconter une histoire avec les multiples personnages. « J’aimerais un jour faire un énorme tableau pour Ste-Justine, pour les enfants malades, dit-elle, pour qu’ils partent dans le dessin… qu’ils aient ça dans leur chambre ou je ne sais trop. Tu peux aller loin là-dedans ! » s’exclame-t-elle. « Ça attire beaucoup les enfants, ce que je fais. J’adore les enfants, ça me nourrit. »

 

Artiste complète, Martine Bertrand était auparavant conceptrice de costumes, au ballet à à l’opéra. La Scala, Opéra de Paris, Opéra de Munich, Opéra d’Oslo: les plus grandes compagnies réservaient ses services et se succédaient à son agenda. « J’avais toujours une aiguille dans les mains. Quand les gens venaient chez moi, soit ils marchaient sur une aiguille, soit ils s’assoyaient sur une aiguille. J’étais comme un porc-épic ! », se souvient-elle en plaisantant. Ainsi, comme un clin d’oeil à cette époque révolue, elle insère à ses dessins, çà et là, un point de fil rouge, un encadré, une simple ligne de fil, qui relie entre eux des dessins, des personnages.

Si vous avez envie de découvrir son travail, passez par la Galerie Espace, sur St-Laurent, d’ici le 12 décembre. Et suivez son travail sur son site Internet et sur sa page Facebook. Ses toiles se vendent comme des petits pains chauds!

 

(2017)

Ô Bali – Quelle découverte!

8 Déc

Ô Bali – Quelle découverte!

Hier soir avait lieu ce fameux concert de musique balinaise dont je vous ai parlé un peu plus tôt cette semaine. Quelques minutes avant le début du spectacle, les sièges de la salle Pierre-Mercure, à Montréal, étaient presque tous remplis. Il faut dire que le public était déjà conquis! Si à peine 20 à 30 personnes sur les 600 que peut contenir cette salle avaient déjà mis les pieds à Bali, une grande majorité avait déjà entendu jouer un gamelan! Je n’en faisais pas partie.

Le gamelan est un ensemble de musiciens qui s’exécutent sur des instruments traditionnels balinais ou javanais. Le chef de l’ensemble Giri Kedaton, Pierre Paré-Blais, a d’ailleurs fait une présentation de ces instruments fort intéressante en début de soirée.

Puis, vint le concert. Pour moi, ce fut la surprise. Par curiosité, j’avais écouté un peu de gamelan sur Internet. Je dirais que ce contexte est une excellente façon de constater les limites de ce qu’un micro et du son compressé sur Youtube peuvent vous faire entendre. Rien n’a d’égal l’oreille dans la salle de spectacle ! Les nuances sont tout autres, les sons plus définis, la mélodie plus harmonieuse et plus agréable. Vraiment, c’est une expérience à découvrir en personne.

Derrière leurs instruments, certains étaient concentrés, d’autres amusés. L’amorce du concert vient avec un rituel de mise en place et de prise de possession des instruments. Et ça commence! On aurait envie d’être un petit oiseau pour voler au-dessus de ces instruments rouges et or et observer la rapidité avec laquelle les musiciens percutent les lames de métal et de bois de leurs instruments. Puis retentit le gong. Le plus gros. Grave, profond, long. Il émet un son que je n’avais jamais entendu. Une vibration, une résonance, presque un ohm.

Le compositeur à qui l’on rendait hier soir hommage, José Evangelista, explique dans une vidéo de la SMCCQ certains principes de cette musique si caractéristique. « On dit que [la musique] est hétérophone parce que tous les musiciens, en réalité, jouent la même idée musicale, mais étant donné qu’elle est ornementée, on dirait qu’elle se superpose à elle-même. » En gros, c’est un peu comme si les musiciens jouaient en canon, mais avec un décalage minime de moins d’une seconde, d’où cette impression de superposition.

Grande particularité de ce concert, un orchestre d’instruments occidentaux, sous la direction de Walter Boudreau, s’est attaqué à la pièce Ô Bali. De toute beauté! Composée par Evangelista et inspirée du gamelan, on y sent toute l’influence balinaise dans la cadence comme dans la mélodie. Après, cette même pièce a été jouée par un gamelan, en grande première mondiale, devant nous. En toute honnêteté, il m’était plus facile de reconnaître l’influence du gamelan dans la composition d’Evangelista que de reconnaître la pièce entendue précédemment sous les rythmes du gamelan.

Les danseuses à l’oeuvre sur les rythmes du gamelan Giri Kedaton. Crédit photo: Jérôme Bertrand

 

Le spectacle comportait aussi des pièces de deux compositeurs balinais, interprétées par le gamelan, dont l’une comportait un numéro de danse classique typique de Bali. Trois danseuses ont pris d’assaut le centre de la scène, dans leurs chatoyants costumes rouges et jaunes, avec des coiffes majestueuses. Ondulations des bras, cou tendu, coup d’oeil et petits pas, elles ont raconté une histoire où elles personnifiaient des animaux, comme c’est souvent le cas dans cette danse traditionnelle. Cette fois-ci, gracieuses et agiles, elles se sont transformées en canards, aux rythmes des percussions, des flûtes et des gongs.

Ce spectacle fut donc une grande découverte, une incursion réussie dans une culture qui m’est complètement étrangère, mais que j’ai maintenant envie de découvrir davantage. Quand j’ai demandé à José Evangelista ce qu’il avait pensé de l’adaptation et de l’interprétation de sa composition au gamelan, il m’a répondu, d’un air amusé et avec une pointe de fierté:
« C’est comme s’amuser à être dans la tête du compositeur. Il y a plusieurs interprétations possibles, plusieurs voies. Ça, c’en est une.
– Et l’adaptation, elle vous a plu?
– C’est moi qui l’ai composée! a-t-il lancé. »

Ce qui me fait conclure que malgré les adaptations et possibles versions d’une composition-mère, malgré la touche d’autres artistes, l’auteur conserve en tout temps et sous toutes versions son sentiment de paternité sur l’oeuvre.

Bravo Evangelista!

L’ensemble Giri Kedaton, lors du concert Ô Bali.
Crédit photo: Jérôme Bertrand

(2017)

Ô Bali – Un voyage musical dans l’univers de José Evangelista

4 Déc

Ô Bali – Un voyage musical dans l’univers de José Evangelista

Jeudi le 7 décembre prochain, la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) et son chef Walter Boudreau vous convient à un voyage en Indonésie.

Dans sa série hommage, la SMCQ a choisi cette année d’honorer le compositeur canadien José Evangelista. Né en Espagne, son parcours musical a subi des influences de l’Afrique du Nord, de la civilisation mauresque, de la France et de l’Indonésie, plus particulièrement Bali, où il a découvert une tradition musicale qui l’a fortement marqué.

Ô Bali est un concert qui mélange traditions balinaises et modernité, où les spectateurs pourront apprécier des sonorités traditionnelles comme celles, plus exotiques, d’instruments balinais, grâce à la présence d’un gamelan, un ensemble formé d’instruments de bois et de cuivres, typiques des îles de Java et Bali.

Le concert porte le nom d’une des compositions d’Evangelista. « La pièce est un hommage à ce qu’il a vécu quand il est allé à Bali la première fois », explique le chef et directeur artistique Walter Boudreau. « Il a composé une pièce qui s’inspire de la pratique et des fondements musicaux de la région, et de la façon dont ces gens fonctionnent musicalement. Mais cet hommage à Bali, il l’a fait pour des instruments occidentaux : deux flutes, deux violons, un violoncelle, une contrebasse, un vibraphone et un piano. C’est la pièce que je dirigerai », explique-t-il.

La grande particularité de ce concert, c’est que pour la toute première fois, la pièce Ô Bali sera jouée par un gamelan, sous la direction de Pierre Paré-Blais, chef de l’ensemble Giri Kedaton. On pourra donc entendre une interprétation faite par des Canadiens, qui joueront sur des instruments traditionnels javanais, qui ont eux-mêmes inspiré la création de la pièce. « C’est back to the future! » plaisante Walter Boudreau.

Passionné par ce concert qui approche et l’originalité qu’il revêt, le chef d’orchestre s’enthousiasme et explique qu’à Java et à Bali, le gamelan occupe une grande place dans la société. « Chaque village a son gamelan, son band, avec des instruments qui ont été forgés par le ferblantier du village, avec des gongs, avec des lames de percussions ou des instruments avec des lames de bois qui ont donné naissance, à toute fin pratique [sic], à nos vibraphones, à nos xylophones et nos marimbas. »

Ce jeudi, José Evangelista, qui sera présent dans la salle, pourra donc entendre pour la toute première fois sa composition interprétée par un gamelan. L’une des pièces présentées ce soir-là, car trois autres compositeurs se joindront aussi à l’événement, sera accompagnée d’un numéro de danse classique, typique de cette région.

Le compositeur José Evangeliasta se raconte à la journaliste-réalisatrice Claire Cavanagh, dans la vidéo « 3. José Evangeliaste – Ô Bali », disponible ci-dessous.

 

« On va vous introduire à un art merveilleux! » poursuit Boudreau, qui ne tarit pas d’éloges devant le parcours d’Evangelista. « José est un compositeur important. Un compositeur de grand talent qui a amené ici une vision très particulière de la musique. Imaginez un compositeur Espagnol, né à Valence, avec des influences de la musique de l’Afrique du Nord et qui est allé en Indonésie, qui a fait des études scientifiques (licence en physique), qui est devenu informaticien, qui a enseigné à l’Université de Montréal. Mais quel personnage fascinant ! Il est entré au pays en tant qu’informaticien! »

José Evangelista avait en effet commencé ses études musicales en parallèle avec ses études scientifiques. Arrivé au Canada en 1970, il a étudié la composition et obtenu un doctorat de l’Université McGill en 1984. Il a enseigné à l’Université de Montréal de 1979 à 2009 et transmis sa passion du gamelan à de nombreux étudiants. Tout au long de sa carrière, il a poursuivi une démarche qui visait à faire une musique qui soit basée essentiellement sur la mélodie.

Le concert sera présenté à 20h30, à la salle Pierre-Mercure du Centre Pierre-Péladeau. Il sera précédé, à 20h, d’une présentation spéciale des instruments composant le gamelan, animée par le chef de l’ensemble Giri Kedaton, Pierre Paré-Blais.

Photo en tête d’article: Evelyne Demers
Autres photos issues de la vidéo « 3. José Evangelista – Ô Bali »,
réalisée par Claire Cavanagh, présentée par la SMCQ.

(2017)

Sac au dos, comme la fille de Michael Jackson

29 Nov

Sac au dos, comme la fille de Michael Jackson

Que feriez-vous si vous aviez 19 ans les moyens de toutes vos envies?

La fille de Michael Jackson, Paris, qui est actrice et mannequin, a décidé comme tant de jeunes de son âge de partir vers les vieux continents, sac bien vissé sur le dos. Comme quoi les envies de liberté, d’émancipation et de découvertes sont bien universelles. On l’a aperçue mardi, à Rennes, jouant de son ukelele sur une place publique. (vidéo disponible ici)

PJ

Ça ravive en vous des idées de voyage? Ça vous replonge dans de vieux souvenirs? Personnellement, ceux que je conserve de cette époque et d’environ 3 années passées dans les aéroports, sur des bateaux ou à vivre dans des villes étrangères sont des souvenirs impérissables. Ce plaisir de se perdre dans une ville inconnue, de commencer une journée sans savoir où elle nous mènera, cette fébrilité de prendre l’avion sans savoir où on dormira le soir, le regard vierge devant la découverte de nouveaux endroits et de nouvelles cultures, ces odeurs, ces saveurs, ces gens sur notre route, ces rencontres, tout cela est bien unique aux voyages et bien souvent aux premières fois aussi.

Rennes

Ça prend une certaine gymnastique cérébrale (ou de conscience) pour retrouver ces sentiments tout en restant chez soi. De temps en temps, dans une vie devenue sédentaire et pleine de responsabilités, j’arrive à retrouver cette liberté de me sentir touriste chez moi. J’arrive alors à remettre ces lunettes qui font redécouvrir des lieux que l’on côtoie tous les jours, lorsque l’horaire permet de se laisser simplement guider par les événements.

La pleine liberté des voyages de 20 ans, celle des 40 ans et celle des 60 ans doit être accompagnée de réflexions bien différentes… Enfin, je l’imagine. Je n’ai connue que celle des 20 ans. La jolie Paris, quant à elle, semble être au coeur d’un bouleversement de valeurs. J’en veux pour preuve cette photo de Jim Carey qui apparaît sur son compte Instagram:

Je pense que tout le monde devrait devenir riche et célèbre et pouvoir réaliser tous ses rêves, comme ça, chacun réaliserait que ce n'est pas la réponse. - Jim Carey

Je pense que tout le monde devrait devenir riche et célèbre et pouvoir réaliser tous ses rêves, comme ça, chacun verrait que ce n’est pas la réponse. – Jim Carey

Les photos sont issues du compte Instagram parisjackson

(2017)

Des « Vieux Criss » qui ont tout compris !

15 Nov

Des « Vieux Criss » qui ont tout compris !

Samedi dernier, je suis allée voir le spectacle des Vieux Criss, à l’Astral, à Montréal. Que d’émotions!

En me pointant à la salle de spectacle, je m’attendais à voir cette bande de vieux routards de la musique replonger dans ces anciens succès qui ont fait d’eux des vedettes des années 60 et 70 au Québec. François Guy, Gilles Valiquette, François Léveillé et Michel Le François cumulent à eux quatre plus de 200 ans d’expérience! Quand retentissent les premiers accords, la vibration seule contient la fougue irrévérencieuse des Sinners de François Guy, la mélodie habile des mots de François Léveillé, le poids des 71 succès radio de Michel Le François et la résonance de la créativité sans bornes de Gilles Valiquette. Quand retentissent ces premiers accords, 200 ans d’histoire, d’expérience et de bonheur de la scène vous entrent en pleine poitrine. Et leurs anciens succès ? Ils se les échangent, se les volent, les revisitent et les réinterprètent.

Les Vieux Criss, en spectacle à l'Astral.

Les Vieux Criss, en spectacle à l’Astral. Novembre 2017.

 

Sur la scène, ils se donnent, ils s’amusent, ils oublient les cheveux devenus gris et nous transmettent cette passion de la musique et du spectacle. Les voix sont justes et limpides. Elles sont sans âge. Et c’est là, que ce spectacle commence à être émouvant. Dans le temps qui passe et qui laisse ses marques sur le corps, le visage, les articulations, certaines choses ne changent pas. Ces voix qui chantent bonheur et succès, viennent déjouer vos yeux et votre mémoire. Quel âge ont ces voix ? Elles sont encore si claires, si belles ! Est-ce possible ? Et comme par magie, on comprend ce qui garde en vie, ce qui garde un être jeune, au fil des mélodies, des fou rires et de numéros qui se succèdent.

Pur plaisir pour les oreilles, c’est un privilège que de pouvoir apprécier des arrangements musicaux orchestrés par de tels spécialistes! Que l’on reconnaisse les pièces, qu’on les chante à pleins poumons ou qu’on les découvre, cet univers musical des routiers de notre chanson québécoise a quelque chose de transcendant. Ils ne sont pas nostalgiques, ils ne chantent pas la gloire d’une vie passée. On les sent plutôt inscrits dans le moment présent, pleinement conscients, justement, du temps qui est passé et de celui qui reste devant. Et ça, ça rend leur livraison toute particulière. On sent qu’on a devant soi quatre Vieux Criss qui se sont dit: « Nous, on ne va pas s’arrêter là! On va profiter de cette aventure extraordinaire jusqu’à la dernière seconde, on va faire ce qu’on aime jusqu’au bout et goûter chaque moment! » On sent que ces gars-là, ils ont décidé de faire leur bonheur.

Qu’on ait 20 ans et tout à découvrir, qu’on affronte la trentaine avec l’immensité de son choc, que l’on franchisse le cap de la quarantaine avec ses remises en questions ou que l’on redoute celui de la cinquantaine, ce spectacle est pour tous. Car, à chacun, il saura inspirer, montrer que la vie est belle si on le décide et que l’âge n’est qu’un concept qui devrait se calculer en activité plutôt qu’en années. Car ces Vieux Criss que j’ai vus sur scène, je les ai vus animés de bonheur, de plaisir, de désir et d’une vie sans âge. C’est un spectacle qui fait du bien, à voir et revoir. Merci les gars !

Les Vieux Criss: Gilles Valiquette, François Léveillé, François Guy, Michel Le François.

Les Vieux Criss: Gilles Valiquette, François Léveillé, François Guy, Michel Le François.

15 novembre 2017

De Gaulle: à deux doigts de ne pas saluer le public en ’67

25 Juil

De Gaulle: à deux doigts de ne pas saluer le public en ’67

Ces jours-ci, nous célébrons les 50 ans de la visite du général de Gaulle au Québec. À l’été 2002, j’ai eu l’honneur de rencontrer, à Paris, celui qui a eu l’idée de faire venir le général de notre côté de l’océan, M. Pierre-Louis Mallen, aujourd’hui décédé. J’ai fait le récit de cet échange dans un article publié dans Le Devoir, que je reproduis ici.

Je vous propose également l’écoute de deux reportages radio tirés de cet échange et diffusés à l’époque sur les ondes radio de Radio-Canada, où l’homme me raconte les tractations et ruses politiques que les membres de son réseau et lui ont dû faire pour rendre possible ce voyage. Mallen raconte aussi la journée du 24 juillet 1967, vue de l’intérieur, puisque qu’il  faisait aussi partie de ce voyage historique.

Pierre-Louis Malle raconte les événements qui ont mené à la visite de de Gaulle ainsi que les préparatifs du voyage:

 

Pierre-Louis Mallen raconte la visite du général de Gaulle au Québec, rectifie un enregistrement censuré par l’Institut national des archives de France (INA) et cette rumeur, voulant qu’il soit celui qui a soufflé à de Gaulle le fameux « Vive le Québec libre! »:

 

Extrait du Devoir, édition du 29 juillet 2002

Pierre-Louis Mallen raconte le Québec libre!
Il y a [50 ans], le général de Gaulle apparaissait au balcon

29 juillet 2002 | Marie-Ève-Lyne Michel – Détentrice d’un baccalauréat en journalisme, l’auteur a longuement interviewé Pierre-Louis Mallen, qui a joué un rôle clé dans la visite du Général de Gaulle au Québec, le 24 juillet 1967.

Le général de Gaulle, au balcon de l'Hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967.

Le général de Gaulle, au balcon de l’Hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967.

 

Faire venir le général de Gaulle au Québec, voici la brillante idée qu’a eue un jour Pierre-Louis Mallen. Une idée qui répondait au désir du général et qui allait marquer à jamais l’histoire du Québec. Trente-cinq ans plus tard, l’homme de 93 ans raconte:

«Je suis arrivé au Canada en 1963. Je me suis d’abord installé dans la capitale nationale, ça me semblait normal, à l’Ambassade de France à Ottawa.» M. Mallen, correspondant permanent de la Radiodiffusion-Télévision Française (RTF), avait pour mission d’abreuver la France en information sur le Canada français ainsi que les Français du Canada en information sur la France. « Mais au bout de peu de jours, j’ai compris que ce n’était pas là qu’il fallait que je sois. J’ai renoncé à ma qualité de diplomate, pour avoir ma liberté.» Pierre-Louis Mallen s’est alors installé à Montréal, en tant que journaliste.

Apprenant tranquillement à connaître ce pays, cette culture, M. Mallen se souvient: «J’étais révolté de découvrir qu’un morceau du peuple français, installé dans un pays qu’il a été le premier à civiliser, était tenu pour une sorte d’immigrant arrivé après coup. Je me suis dit: « il faut faire quelque chose, il faut qu’en France on s’en rende compte! »» Avec une verve qui traduit bien son attachement toujours vivant pour ce coin de pays, il poursuit: «Il y avait un état d’esprit dans les réseaux d’information en France qui était épouvantable! Pour eux, le Canada, c’était une colonie anglaise, ou ex-colonie anglaise, on ne savait pas très bien, très grande, très vide, affligée d’un climat abominable et où il y a trop de curés. Telle était la définition!»

Provoquer un choc

Mallen cherchait à provoquer un choc pour qu’en France on comprenne que l’idée qu’on se faisait n’était pas la bonne. «Je ne voyais qu’un moyen: il fallait que le général de Gaulle vienne. J’ai tout fait pour que ça fonctionne, mais il a failli ne pas venir!»

Aux côtés de Mallen, ils étaient une demi-douzaine à avoir développé une véritable passion pour le Québec. Certains étaient même très bien placés, dont Xavier Deniau, député sous de Gaulle. «En 1966, Deniau est venu me dire: « Je suis embêté, mais le général ne veut plus venir. On lui a proposé un programme de voyage manigancé par le Quai d’Orsay, dont il ne veut pas »».

Le gouvernement du Québec avait pris l’initiative d’inviter de Gaulle, qui s’était empressé d’accepter. Le fédéral, affolé à l’idée qu’une province se soit permis d’inviter le président, l’a invité également. De Gaulle aurait répondu: «Je verrai». Le Quai d’Orsay (le ministère français des Affaires étrangères), qui souhaitait éviter de faire des vagues, s’était entendu avec le gouvernement fédéral pour un atterrissage du président de la République à l’aéroport militaire d’Ottawa. De là, tout le programme était établi: grande réception à l’aéroport, dîner chez le gouverneur général et séance spéciale à la Chambre des communes. L’exposition universelle de 1967 ayant constitué le prétexte de la visite, de Gaulle serait ensuite passé à Montréal, à temps pour la journée de la France. «Seulement, poursuit Mallen avec les mots de Deniau, il ne veut pas de ce programme. Il a été invité seul au monde par le Québec, il veut arriver au Québec.»

Deniau et Mallen ont donc dîné ensemble pour tenter de trouver une solution au problème. Et c’est Mallen qui a eu l’idée: «Mais pourquoi il vient par avion? Il n’a qu’à venir par bateau! Et nous mettons la géographie au service de la conjoncture historique où nous sommes. Arrivant par bateau, il commencera par le Québec, forcément!» Les deux hommes sont enchantés, Deniau en parle au président, qui accepte, ne reste plus qu’à trouver le bateau qui pourra emmener le général. Ce sera le Colbert, navire de la Marine française.

«Vive la France»

En 1967, quelques semaines avant le grand voyage du général, Mallen participe aux travaux d’une commission créée par Radio-Canada afin d’étudier la couverture médiatique du voyage. Il était convenu que le général descendrait de bateau à Québec, avant d’emprunter le chemin du Roy qui allait le conduire jusqu’à l’hôtel de ville de Montréal. Là, le maire Drapeau devait accueillir le général, le faire monter dans son bureau, où il signerait le livre d’or, et passer à la terrasse construite spécialement pour l’événement. À ce moment, Mallen intervient: il croit que le général sera acclamé par la foule quand il sera devant l’hôtel de ville. Il faudrait donc lui ouvrir une porte sur la façade afin qu’il puisse saluer le peuple et y mettre un micro et une caméra.

«Ça paraît tout naturel aujourd’hui, mais ça ne l’était pas du tout à cette époque-là! Car les gens se souvenaient du voyage que de Gaulle avait fait en qualité de président de la République, quelques années avant (et avant que le Québec ne soit réveillé), où il avait été accueilli avec indifférence au Québec et avec désinvolture à Ottawa. C’est d’ailleurs ce souvenir qui lui a fait refuser le programme proposé par le Quai d’Orsay.»

 

Arrive enfin le navire du général. Le débarquement se fait un dimanche, à Québec. Alors que de Gaulle descend de la coupée, le Royal 22e régiment joue l’hymne national canadien. «À ce moment là, dans la très petite foule qui était là, dans le port, jaillissent des huées. Les journalistes venus de Paris tombaient des nues. Ils ont tourné les caméras vers ce public. Après quoi le Royal 22e a joué la Marseillaise. Cette fois, de ce petit public ont jailli d’innombrables drapeaux, tricolores et fleurdelisés. Et des hurlements: « Vive la France », « Vive de Gaulle », etc. Voilà l’arrivée. Je vous le raconte parce qu’il faut qu’on le sache. Et on le saura tellement difficilement que je puis vous dire que j’ai fait des recherches dans les archives sonores de la France, tenues par un organisme qu’on appelle l’INA (Institut National des Archives), et que, dans les archives, ce passage est coupé. La caméra tournée vers le public, le son, toute l’histoire de l’hymne national hué n’est pas dans les archives de la France parce que quelqu’un, je ne sais pas qui — je devine dans quel état d’esprit — l’a enlevé. De Gaulle n’avait pas dit un mot, il n’a donc pas créé la situation; mais il l’a révélée au monde par la suite.»

«Vive le Québec Libre!»

Le lendemain, 24 juillet 1967, débute le voyage sur le chemin du Roy. Un parcours de 270 km sur lequel étaient peintes, tout au long, des fleurs de lys. À chaque arrêt, il y avait la population, les maires, les majorettes, les vieux airs français qui jouaient haut et fort. Les discours se succédaient, l’émotion était palpable, de Gaulle répondait aux maires en ajoutant, à chaque village, un mot, une phrase, une idée. Mallen suivait toute l’action en direct, puisqu’il était lui-même du voyage. Ils ont mis dix heures à parcourir les 270 km. «L’enthousiasme allait sans cesse en augmentant. Les gens étaient venus de villages lointains, on en voyait tout au long de la route, c’était extraordinaire!»

Drapeau, dans l’après-midi, s’affaire aux derniers préparatifs. Il fait le tour de son hôtel de ville et aperçoit un câble qui s’étend vers le balcon. C’est pour le micro qui devrait permettre au Général de saluer la foule. Mais comme de Gaulle devait passer directement du bureau du maire à la terrasse où 600 notables invités l’attendraient, Drapeau a demandé à ce qu’on enlève le micro. «Il y avait un technicien, pris entre deux devoirs, celui d’obéir au maire et celui d’obéir aux consignes qu’on lui avait données, à ma demande, enlève le micro du milieu du balcon et le met dans le coin.»

Arrivée du général de Gaulle à l'hôtel de ville de Montréal, 24 juillet 1967. Archives de la Ville de Montréal.

Arrivée du général de Gaulle à l’hôtel de ville de Montréal, 24 juillet 1967. Archives de la Ville de Montréal.

 

Charles de Gaulle arrive enfin devant l’hôtel de ville de Montréal. La foule est dense et lui offre un accueil faramineux. Pierre-Louis Mallen est du nombre. Il a choisi de rester à l’extérieur, pensant à son micro et souhaitant qu’il se passe «quelque chose».

«De Gaulle entre, avec Drapeau, raconte Mallen. La foule continue à hurler des acclamations. Tout d’un coup, la porte s’est ouverte. De Gaulle est apparu, a salué. Les gens criaient: « Un discours! Un discours! »» Il poursuit, donnant vie et prêtant sa voix aux personnages dont il parle: «Sur le balcon, de Gaulle s’exclame: « Mais, je vais leur répondre! » Et le maire: « Mon général, ce n’est pas possible, il n’y a pas de micro ». À ce moment-là, souligne Mallen, intervention de la providence! C’était trois ans avant la mort de de Gaulle, il avait été opéré de la cataracte et n’y voyait plus très bien. De Gaulle dit alors: « Et ça alors, qu’est-ce que c’est? » Drapeau: « Non, non! Il ne marche pas! » Le technicien qui se trouvait là: « Oui, oui, M’sieur l’maire, il marche très bien! » et il met le micro au milieu du balcon. De Gaulle entame alors son fameux discours, qui se terminera, dans une totale euphorie au pied du balcon, par la phrase devenue célèbre: « Vive le Québec Libre! »»

Un cri historique

Mallen était ravi. De Gaulle avait fait ce qu’il souhaitait voir faire depuis déjà quatre ans. Une fois le général disparu du balcon, Mallen est entré dans l’hôtel de ville, laissant la foule en délire derrière lui. Il est monté sur la terrasse, pour rejoindre l’auditoire des 600 notables invités par le maire, auditoire morne, effondré.

Le général de Gaulle signe le livre d'or sur la terrasse de l'hôtel de ville de Montréal, 24 juillet 1967. Archives de la Ville de Montréal.

Le général de Gaulle signe le livre d’or sur la terrasse de l’hôtel de ville de Montréal, 24 juillet 1967. Archives de la Ville de Montréal.

 

Mallen s’est assis à côté d’un ami, un diplomate français. «Je lui ai dit: « Mon cher ami, quelle journée nous avons vécue! » Il m’a répondu: « Oui, mais c’est dommage! Il est allé trop loin à la fin, il a dit un mot de trop ».

« Ah! Mais pas du tout! S’il ne l’avait pas dit, il n’aurait rien fait, parce que tout ça aurait été oublié. Tandis que maintenant, ce ne sera pas oublié, c’est terminé. C’est maintenant un cri historique. »»

Pierre-Louis Mallen a d’ailleurs été admis, en 1982, membre correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques, l’une des cinq académies de l’Institut de France, pour avoir joué un rôle désormais historique. Il a également été le premier non-Québécois a recevoir, en 1989, la médaille Bene Merenti De Patria, décernée par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, pour avoir rendu un service exceptionnel à la patrie. À cela, il répond simplement, humblement : «J’ai le sentiment, effectivement, d’avoir fait mon devoir».

Absorbé par les événements dont il vient de faire le récit, Mallen avoue: «J’ai un grand regret. C’est de ne pas avoir pensé à rassurer de Gaulle après les événements. Beaucoup de gens ont dit qu’il avait crié le slogan d’un parti, celui du RIN. Or, je témoigne, pour avoir très bien connu le RIN et assisté à toutes ses réunions de 1963 à 1967, que leur slogan n’était pas « Vive le Québec libre ». C’était « Le Québec aux Québécois », c’était « Notre État français nous l’aurons » (une phrase du chanoine Groulx), etc. Cette formule était tellement simple que l’on a cru et prétendu que c’était le slogan d’un parti. Mais on l’a tellement dit et répété que je crains que de Gaulle ait fini par penser lui-même qu’il avait fait une erreur. J’ai un grand remords de ne pas m’être efforcé, avant sa mort, d’aller lui dire que les gens qui racontent ça sont soit des ennemis, soit des gens qui se trompent.»

«Tout au long de ce voyage, on ne parlait que de liberté, « France libre! », « Québec libre! », mais jamais personne n’a dit « Vive le Québec libre! », avant le 24 juillet 1967, à 19h43. De Gaulle a inventé cette expression, mais elle est tellement simple et naturelle qu’on s’étonne qu’elle n’ait pas été toujours été employée. Mais elle ne l’était pas, et ça je l’affirme!

Je dirais que ce jour-là, parce que c’était évidemment très audacieux, de Gaulle a fermé le manuel du protocole pour ouvrir le livre de l’histoire.»

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Vous pouvez voir des photos de cette journée mémorable sur le compte Flickr des Archives de la Ville de Montréal.

25 juillet 2017

375 ans de quoi ? D’immigration !

25 Nov

375 ans de quoi ? D’immigration !

La publicité lancée cette semaine pour les fêtes du 375e de Montréal, ne montrant que des Blancs, en a choqué plus d’un. Les médias québécois manqueraient d’audace ou ne sont-ils que des décennies en retard ?

Dans le Québec des années 60 ou 70, quand un étranger arrivait dans un nouveau patelin, on lui demandait d’où il venait, on le questionnait sur ses origines, ses habitudes de vies. C’était l’expression d’une certaine curiosité de l’Autre, puis, on passait à autre chose. Depuis, la société est aussi passée à autre chose, mais pas les médias.

Les décennies de retard des médias québécois

On croirait parfois la télé figée à cette époque ancienne. Avant de pouvoir faire partie de la sphère médiatique, on dirait qu’il faut d’abord parler de sa différence. Pour exercer un attrait télévisuel, s’il ne partage pas l’origine de la majorité, l’humoriste mettra la différence culturelle en avant, le chroniqueur ira parler de communautés culturelles, le chanteur donnera dans la tradition des ancêtres et ainsi de suite. Après coup, l’artiste pourra passer à autre chose et exister en tant qu’artiste.

Durant une entrevue avec Gilbert Rozon et Philippe Fehmiu sur RDI cette semaine, Patrice Roy a admis : « Dans les médias en général, les émissions de grande écoute, les émissions d’information, oui, on doit faire davantage d’efforts. » Il traduisait bien malgré lui un état d’esprit largement généralisé : l’effort. L’effort de faire une place à la différence, alors que ça devrait maintenant être naturel, dans un contexte de réelle ouverture et d’acceptation.

À force de se sentir exclu, ce public, qui ne se reconnaît pas dans les médias québécois, va consommer ailleurs, là où ces premiers pas sont déjà largement franchis, soit au Canada anglais et aux États-Unis. Perte d’auditoire dans un marché déjà en crise.

Le serpent qui se mord la queue

Le web interpelle les jeunes, mais aussi l’ouverture et l’inclusion. Si la télé continue d’être si fermée, le jeune public va continuer de déserter, pour cause de divergence de valeurs et de vision. Rien ne sert de tenter de séduire le jeune public sur le web si c’est pour y véhiculer les mêmes archétypes.

Gilbert Rozon, dans la même entrevue, au sujet de la grande émission qui doit lancer les festivités du 375e de Montréal, a expliqué: « Il y a eu des choix de marketing qui ont été faits, de mettre les stars en avant, pour aller chercher de l’auditoire. »

« Mettre des stars en avant ». C’est à la fois la bête noire et le dada des stations de télé, Radio-Canada y compris. Avec les multiples compressions subies, il lui faut maintenant capitaliser sur la popularité des visages mis à l’écran afin que les publicitaires y placent à bon prix leurs annonces. Si les promesses de cotes d’écoute ne sont pas remplies, il faut rembourser une partie du montant aux publicitaires. Le diffuseur public fait maintenant des sondages de popularité avant d’accepter de confier une émission à quelqu’un. De nos jours, la façon de s’exprimer, de faire des liens, d’amener, de cerner et creuser un sujet passe après la popularité de l’individu. Et comme la télé fabrique les vedettes, elle tourne désormais sur elle-même. C’est le serpent qui se mord la queue. Comment voulez-vous qu’elle change si les gens connus ont une couleur homogène et qu’on ne veut que des gens connus ?

Osez!

En 2012, Philippe Fehmiu et moi avions animé une émission spéciale à MAtv portant sur la diversité à l’écran. Des représentants des tous les milieux y étaient : diffuseurs, producteurs, comédiens, auteurs, etc. Une chose m’avait frappée : la frilosité des auteurs. L’une avait dit ne pas oser écrire de rôles pour la diversité, parce qu’elle ne savait pas comment ça se passait dans les maisons, comment vivaient les gens. Oublierait-on qu’il y a ici plusieurs générations installées ? Que l’on peut mettre en scène une jeune asiatique qui vit exactement comme une jeune québécoise ? Un Noir qui vit avec une Blanche dont les enfants sont adoptés ? Une grand-mère Blanche remariée avec un Latino ? Et la beauté de la chose, c’est que tout ce beau monde vit des histoires d’amour enlevantes, des problèmes au travail, une adolescence tourmentée, des hauts et des bas tout comme les Québécois et ça a rarement de lien avec la couleur ou l’accent.

Chers amis des médias, osez le rattrapage, osez la vie que vous connaissez en sortant du bureau ! Ça ne peut qu’être positif. On aimerait ça se reconnaître quand on allume la télé et faire partie du party nous aussi. Parce qu’au fond, on va fêter ensemble 375 ans d’immigration, non ?

 

Photo: Philippe Fehmiu et Marie-Eve-Lyne Michel durant l’émission Les coulisses d’open Télé (MAtv), portant sur la diversité à l’écran.
Crédit Photo: Charles Nouÿrit

(2016)

Au matin du 9 novembre…

9 Nov

Au matin du 9 novembre…

Ce matin, au petit déjeuner, je lui ai dit: « Trump a gagné. Trump est le nouveau président des États-Unis. » Elle m’a regardée, avec ses grands yeux bleu-vert, d’un air inquiet, déconfit. « Maman, ce n’est pas possible! Ce n’est pas vrai ? »

J’aurais aussi aimé que ce soit une mauvaise blague. Elle n’a évidemment pas suivi toute la campagne et ne sait pas non plus tout ce que représente Trump, tout ce que représente ce vote. Elle n’a que 11 ans. Nous avons parlé de son comportement intimidateur, de ses propos qui vaudraient une suspension à n’importe quel élève de son école.

J’ai voulu poursuivre la discussion, mais n’en ai pas été capable. Je me suis demandée par où commencer. Sa vision des femmes? Fallait-il lui expliquer qu’il les considère comme des objets et que le nouveau président des États-Unis a dit d’elles:  » Grab them by the pussy « ? Peut-on dire ça à une fillette de 11 ans?

Je suis canadienne et métissée, fille d’un père immigrant haïtien, je vis avec un immigrant français et nous vivons au Québec. À elle seule, notre petite famille représente un beau mélange planétaire. Faut-il lui dire que les Américains ont choisi un président qui tient des propos racistes? Que les difficultés que vivent les Noirs et d’autres minorités ethniques ou religieuses aux États-Unis pourraient bien s’accentuer avec une montée de l’intolérance et de la xénophobie?

Dois-je lui parler de la planète que nous lèguerons à sa génération alors que le leader d’une des plus grandes puissances économiques de ce monde croit que le réchauffement climatique n’est qu’une invention des Chinois et que ses manifestations ne sont que les aléas de la météo? Et que, plutôt que de développer des énergies vertes et durables, il propose de relancer l’industrie du charbon, ainsi que l’exploration pétrolière et gazière? Peut-on dire tout ça à un enfant au petit déjeuner?

J’ai choisi de la laisser découvrir ces choses à petites doses, à mesure que se tisserait l’actualité américaine du gouvernement Trump.

En voiture pour l’école, elle m’a dit:
« Maman, pour devenir président, ça ne prend rien de spécial?
– Non, lui dis-je. Aux États-Unis, il faut être né aux États-Unis. Au Canada, tout citoyen canadien peut devenir premier ministre.
– …
– Et il faut avoir 18 ans.
– Ha! C’est ça!
– Tu veux devenir premier ministre?
– Je ne suis pas Américaine, donc je ne pourrais pas être présidente des États-Unis, mais peut-être ici, au Québec ou au Canada. Il y a tellement à faire maman, tellement…  »

Elle a pris sa petite boîte à lunch, m’a embrassée et est partie pour l’école.
Au matin du 9 novembre, ses idéaux sont intacts.

(2016)

Petite bulle de bonheur

4 Nov

Petite bulle de bonheur

Dans ces jours où l’automne s’efface doucement, où la froidure et la noirceur gagnent à chaque instant un peu sur notre moral, je me terre dans mon bureau et travaille. Lors de petites pauses où mon esprit divague, j’ai l’impression d’entendre, dans un écho lointain et délicat, le rire ensoleillé de mes enfants jouant dehors.

Comme si le temps se tordait, je suis aspirée dans les dernières chaudes journées de l’automne 2015, alors que l’été ne voulait plus nous quitter et que nous continuions de nous languir dans cette chaleur agrémentée du voile chatoyant des couleurs automnales. Mon Petit Coeur n’avait alors que 21 mois. Nous faisions des bulles, dans la cour. « Encore maman! », lançait-elle en riant. À pleins poumons, à plein bonheur, je soufflais et gonflais des bulles de savon. Sans répit, avec une joie qui ne se tarit pas, elle courait et sautait derrière chacune pour les attraper. Et elle riait, haut et fort. Sans relâche, avec un plaisir jamais altéré, elle recommençait sa course, ses sauts, sa poursuite des bulles de savon. Et je me suis dit que c’était sans doute ça, le bonheur. Que cela. Réussir à vivre ce plaisir simple, entier et naïf dans l’atteinte d’une bulle de savon. Peu importe qu’on l’attrape ou pas, cette bulle. Le plus grand des plaisirs résidait dans sa poursuite.

Cette année encore, durant les belles journées de l’automne, nous avons fait le même jeu. Et dans la beauté de l’enfance, Petit Coeur s’est élancée avec le même entrain et le même rire derrière les bulles. Le vent les balançait, les ballottait. Et elle courait. Le soleil y faisait luire des reflets parfois bleus, parfois roses. La magie était la même. Le bonheur encore palpable. J’avais de l’admiration pour sa capacité à s’émerveiller toujours autant devant les bulles de savon. Je me suis promis de ne pas l’oublier et de prendre exemple sur ces deux petites années et demi d’existence.

Parce qu’en fait, ce n’est pas comme si c’était la dernière, qu’il nous faudrait vivre chacune de nos journées, mais bien comme si c’était la toute première. Encore et encore. C’est ainsi seulement, que l’on conserve une capacité d’émerveillement devant la vie et sa beauté. Il me semble…

 (2016)