Archive | Société Flux RSS de cette catégorie

Je t’ai vue

15 Mar

Je t’ai vue

Je t’ai vue, tu attendais ton burger quand je me suis approchée du comptoir pour passer ma commande. Tu étais là, l’air serein, calme, avec tes dreads roses au bout d’une chevelure entremêlée et d’une longue repousse châtain. Tu attendais impassible, un pas de côté. Quand j’ai compris que tu avais déjà été servie, j’ai commandé ma frite. Tu portais un pantalon de coton ouaté beige, ample et court, un large manteau ouvert par-dessus ton kangourou noir et quelques autres chandails superposés. C’est vrai qu’il ne fait pas chaud et qu’on vient d’essuyer l’une de ces fameuses tempêtes de neige du mois de mars, qui font rager tous ceux qui ont hâte que l’hiver s’évanouisse. Je suis frileuse. Je suis habillée pas mal plus chaudement que toi. Je consulte mon téléphone, tu regardes patiemment autour de toi.

Ma frite arrive avant ton burger. Je me demande pourquoi. Peut-être ta commande était-elle plus volumineuse que la mienne? Je suis plutôt fauchée ces temps-ci. Juste une petite frite pour apaiser ma faim avant d’aller retrouver mes amis, ce sera suffisant. Je me dis que je mangerai mieux ce soir, à la maison. Ça me donne bonne conscience. Je m’assois un peu plus loin, sur un tabouret, à peu près à mi-chemin entre le comptoir des commandes et la porte d’entrée. Tu attends toujours. J’ai l’impression de t’avoir vue sourire. Je plonge dans un bouquin en grignotant ma frite.

Un bruit. Je lève les yeux. En face, un employé vide la poubelle. Ha non! C’est toi. Merde! Tu as échappé quelque chose dans la poubelle? Wash! Tu as ouvert la porte de la boîte qui la masque et en as retiré la poubelle pour y plonger la main. Des clés? Un bracelet? La poisse! Tu restes calme, pourtant. Et mes yeux s’arrondissent lorsque je te vois en sortir un sandwich, à pleine main, aux trois-quarts mangé. Non! Mais qu’est-ce que tu fais? Et tu replonges la main pour en ressortir un restant de frites, puis un petit contenant de mayonnaise. J’ai envie d’aller te voir et de t’offrir un repas et, curieusement, j’hésite. Je me demande à quel point tu le fais par liberté ou pas. Tu as l’air heureuse d’avoir trouvé ton sandwich et avant que j’aie seulement le temps de voir clair parmi les idées qui traversent mon esprit, tu as déjà replacé la poubelle convenablement et commencé à te diriger d’un pas sûr et décidé vers la porte de sortie, arrachant à pleines dents une bouchée à ce restant de sandwich. Tu pousses la porte d’un grand geste, comme la femme qui inspire l’air nouveau alors qu’elle marche vers la liberté, et tu sors au coin de St-Denis et Mont-Royal, avec toute la confiance de celle qui a pris son repas pour emporter.

Sur mon petit tabouret, je reste estomaquée. La pauvreté prend vraiment des visages de plus en plus différents… On peut toujours choisir la façon dont on vit les choses. La tienne m’impressionne.

 

Photo: Michael Vesia

2018

De Gaulle: à deux doigts de ne pas saluer le public en ’67

25 Juil

De Gaulle: à deux doigts de ne pas saluer le public en ’67

Ces jours-ci, nous célébrons les 50 ans de la visite du général de Gaulle au Québec. À l’été 2002, j’ai eu l’honneur de rencontrer, à Paris, celui qui a eu l’idée de faire venir le général de notre côté de l’océan, M. Pierre-Louis Mallen, aujourd’hui décédé. J’ai fait le récit de cet échange dans un article publié dans Le Devoir, que je reproduis ici.

Je vous propose également l’écoute de deux reportages radio tirés de cet échange et diffusés à l’époque sur les ondes radio de Radio-Canada, où l’homme me raconte les tractations et ruses politiques que les membres de son réseau et lui ont dû faire pour rendre possible ce voyage. Mallen raconte aussi la journée du 24 juillet 1967, vue de l’intérieur, puisque qu’il  faisait aussi partie de ce voyage historique.

Pierre-Louis Malle raconte les événements qui ont mené à la visite de de Gaulle ainsi que les préparatifs du voyage:

 

Pierre-Louis Mallen raconte la visite du général de Gaulle au Québec, rectifie un enregistrement censuré par l’Institut national des archives de France (INA) et cette rumeur, voulant qu’il soit celui qui a soufflé à de Gaulle le fameux « Vive le Québec libre! »:

 

Extrait du Devoir, édition du 29 juillet 2002

Pierre-Louis Mallen raconte le Québec libre!
Il y a [50 ans], le général de Gaulle apparaissait au balcon

29 juillet 2002 | Marie-Ève-Lyne Michel – Détentrice d’un baccalauréat en journalisme, l’auteur a longuement interviewé Pierre-Louis Mallen, qui a joué un rôle clé dans la visite du Général de Gaulle au Québec, le 24 juillet 1967.

Le général de Gaulle, au balcon de l'Hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967.

Le général de Gaulle, au balcon de l’Hôtel de ville de Montréal, le 24 juillet 1967.

 

Faire venir le général de Gaulle au Québec, voici la brillante idée qu’a eue un jour Pierre-Louis Mallen. Une idée qui répondait au désir du général et qui allait marquer à jamais l’histoire du Québec. Trente-cinq ans plus tard, l’homme de 93 ans raconte:

«Je suis arrivé au Canada en 1963. Je me suis d’abord installé dans la capitale nationale, ça me semblait normal, à l’Ambassade de France à Ottawa.» M. Mallen, correspondant permanent de la Radiodiffusion-Télévision Française (RTF), avait pour mission d’abreuver la France en information sur le Canada français ainsi que les Français du Canada en information sur la France. « Mais au bout de peu de jours, j’ai compris que ce n’était pas là qu’il fallait que je sois. J’ai renoncé à ma qualité de diplomate, pour avoir ma liberté.» Pierre-Louis Mallen s’est alors installé à Montréal, en tant que journaliste.

Apprenant tranquillement à connaître ce pays, cette culture, M. Mallen se souvient: «J’étais révolté de découvrir qu’un morceau du peuple français, installé dans un pays qu’il a été le premier à civiliser, était tenu pour une sorte d’immigrant arrivé après coup. Je me suis dit: « il faut faire quelque chose, il faut qu’en France on s’en rende compte! »» Avec une verve qui traduit bien son attachement toujours vivant pour ce coin de pays, il poursuit: «Il y avait un état d’esprit dans les réseaux d’information en France qui était épouvantable! Pour eux, le Canada, c’était une colonie anglaise, ou ex-colonie anglaise, on ne savait pas très bien, très grande, très vide, affligée d’un climat abominable et où il y a trop de curés. Telle était la définition!»

Provoquer un choc

Mallen cherchait à provoquer un choc pour qu’en France on comprenne que l’idée qu’on se faisait n’était pas la bonne. «Je ne voyais qu’un moyen: il fallait que le général de Gaulle vienne. J’ai tout fait pour que ça fonctionne, mais il a failli ne pas venir!»

Aux côtés de Mallen, ils étaient une demi-douzaine à avoir développé une véritable passion pour le Québec. Certains étaient même très bien placés, dont Xavier Deniau, député sous de Gaulle. «En 1966, Deniau est venu me dire: « Je suis embêté, mais le général ne veut plus venir. On lui a proposé un programme de voyage manigancé par le Quai d’Orsay, dont il ne veut pas »».

Le gouvernement du Québec avait pris l’initiative d’inviter de Gaulle, qui s’était empressé d’accepter. Le fédéral, affolé à l’idée qu’une province se soit permis d’inviter le président, l’a invité également. De Gaulle aurait répondu: «Je verrai». Le Quai d’Orsay (le ministère français des Affaires étrangères), qui souhaitait éviter de faire des vagues, s’était entendu avec le gouvernement fédéral pour un atterrissage du président de la République à l’aéroport militaire d’Ottawa. De là, tout le programme était établi: grande réception à l’aéroport, dîner chez le gouverneur général et séance spéciale à la Chambre des communes. L’exposition universelle de 1967 ayant constitué le prétexte de la visite, de Gaulle serait ensuite passé à Montréal, à temps pour la journée de la France. «Seulement, poursuit Mallen avec les mots de Deniau, il ne veut pas de ce programme. Il a été invité seul au monde par le Québec, il veut arriver au Québec.»

Deniau et Mallen ont donc dîné ensemble pour tenter de trouver une solution au problème. Et c’est Mallen qui a eu l’idée: «Mais pourquoi il vient par avion? Il n’a qu’à venir par bateau! Et nous mettons la géographie au service de la conjoncture historique où nous sommes. Arrivant par bateau, il commencera par le Québec, forcément!» Les deux hommes sont enchantés, Deniau en parle au président, qui accepte, ne reste plus qu’à trouver le bateau qui pourra emmener le général. Ce sera le Colbert, navire de la Marine française.

«Vive la France»

En 1967, quelques semaines avant le grand voyage du général, Mallen participe aux travaux d’une commission créée par Radio-Canada afin d’étudier la couverture médiatique du voyage. Il était convenu que le général descendrait de bateau à Québec, avant d’emprunter le chemin du Roy qui allait le conduire jusqu’à l’hôtel de ville de Montréal. Là, le maire Drapeau devait accueillir le général, le faire monter dans son bureau, où il signerait le livre d’or, et passer à la terrasse construite spécialement pour l’événement. À ce moment, Mallen intervient: il croit que le général sera acclamé par la foule quand il sera devant l’hôtel de ville. Il faudrait donc lui ouvrir une porte sur la façade afin qu’il puisse saluer le peuple et y mettre un micro et une caméra.

«Ça paraît tout naturel aujourd’hui, mais ça ne l’était pas du tout à cette époque-là! Car les gens se souvenaient du voyage que de Gaulle avait fait en qualité de président de la République, quelques années avant (et avant que le Québec ne soit réveillé), où il avait été accueilli avec indifférence au Québec et avec désinvolture à Ottawa. C’est d’ailleurs ce souvenir qui lui a fait refuser le programme proposé par le Quai d’Orsay.»

 

Arrive enfin le navire du général. Le débarquement se fait un dimanche, à Québec. Alors que de Gaulle descend de la coupée, le Royal 22e régiment joue l’hymne national canadien. «À ce moment là, dans la très petite foule qui était là, dans le port, jaillissent des huées. Les journalistes venus de Paris tombaient des nues. Ils ont tourné les caméras vers ce public. Après quoi le Royal 22e a joué la Marseillaise. Cette fois, de ce petit public ont jailli d’innombrables drapeaux, tricolores et fleurdelisés. Et des hurlements: « Vive la France », « Vive de Gaulle », etc. Voilà l’arrivée. Je vous le raconte parce qu’il faut qu’on le sache. Et on le saura tellement difficilement que je puis vous dire que j’ai fait des recherches dans les archives sonores de la France, tenues par un organisme qu’on appelle l’INA (Institut National des Archives), et que, dans les archives, ce passage est coupé. La caméra tournée vers le public, le son, toute l’histoire de l’hymne national hué n’est pas dans les archives de la France parce que quelqu’un, je ne sais pas qui — je devine dans quel état d’esprit — l’a enlevé. De Gaulle n’avait pas dit un mot, il n’a donc pas créé la situation; mais il l’a révélée au monde par la suite.»

«Vive le Québec Libre!»

Le lendemain, 24 juillet 1967, débute le voyage sur le chemin du Roy. Un parcours de 270 km sur lequel étaient peintes, tout au long, des fleurs de lys. À chaque arrêt, il y avait la population, les maires, les majorettes, les vieux airs français qui jouaient haut et fort. Les discours se succédaient, l’émotion était palpable, de Gaulle répondait aux maires en ajoutant, à chaque village, un mot, une phrase, une idée. Mallen suivait toute l’action en direct, puisqu’il était lui-même du voyage. Ils ont mis dix heures à parcourir les 270 km. «L’enthousiasme allait sans cesse en augmentant. Les gens étaient venus de villages lointains, on en voyait tout au long de la route, c’était extraordinaire!»

Drapeau, dans l’après-midi, s’affaire aux derniers préparatifs. Il fait le tour de son hôtel de ville et aperçoit un câble qui s’étend vers le balcon. C’est pour le micro qui devrait permettre au Général de saluer la foule. Mais comme de Gaulle devait passer directement du bureau du maire à la terrasse où 600 notables invités l’attendraient, Drapeau a demandé à ce qu’on enlève le micro. «Il y avait un technicien, pris entre deux devoirs, celui d’obéir au maire et celui d’obéir aux consignes qu’on lui avait données, à ma demande, enlève le micro du milieu du balcon et le met dans le coin.»

Arrivée du général de Gaulle à l'hôtel de ville de Montréal, 24 juillet 1967. Archives de la Ville de Montréal.

Arrivée du général de Gaulle à l’hôtel de ville de Montréal, 24 juillet 1967. Archives de la Ville de Montréal.

 

Charles de Gaulle arrive enfin devant l’hôtel de ville de Montréal. La foule est dense et lui offre un accueil faramineux. Pierre-Louis Mallen est du nombre. Il a choisi de rester à l’extérieur, pensant à son micro et souhaitant qu’il se passe «quelque chose».

«De Gaulle entre, avec Drapeau, raconte Mallen. La foule continue à hurler des acclamations. Tout d’un coup, la porte s’est ouverte. De Gaulle est apparu, a salué. Les gens criaient: « Un discours! Un discours! »» Il poursuit, donnant vie et prêtant sa voix aux personnages dont il parle: «Sur le balcon, de Gaulle s’exclame: « Mais, je vais leur répondre! » Et le maire: « Mon général, ce n’est pas possible, il n’y a pas de micro ». À ce moment-là, souligne Mallen, intervention de la providence! C’était trois ans avant la mort de de Gaulle, il avait été opéré de la cataracte et n’y voyait plus très bien. De Gaulle dit alors: « Et ça alors, qu’est-ce que c’est? » Drapeau: « Non, non! Il ne marche pas! » Le technicien qui se trouvait là: « Oui, oui, M’sieur l’maire, il marche très bien! » et il met le micro au milieu du balcon. De Gaulle entame alors son fameux discours, qui se terminera, dans une totale euphorie au pied du balcon, par la phrase devenue célèbre: « Vive le Québec Libre! »»

Un cri historique

Mallen était ravi. De Gaulle avait fait ce qu’il souhaitait voir faire depuis déjà quatre ans. Une fois le général disparu du balcon, Mallen est entré dans l’hôtel de ville, laissant la foule en délire derrière lui. Il est monté sur la terrasse, pour rejoindre l’auditoire des 600 notables invités par le maire, auditoire morne, effondré.

Le général de Gaulle signe le livre d'or sur la terrasse de l'hôtel de ville de Montréal, 24 juillet 1967. Archives de la Ville de Montréal.

Le général de Gaulle signe le livre d’or sur la terrasse de l’hôtel de ville de Montréal, 24 juillet 1967. Archives de la Ville de Montréal.

 

Mallen s’est assis à côté d’un ami, un diplomate français. «Je lui ai dit: « Mon cher ami, quelle journée nous avons vécue! » Il m’a répondu: « Oui, mais c’est dommage! Il est allé trop loin à la fin, il a dit un mot de trop ».

« Ah! Mais pas du tout! S’il ne l’avait pas dit, il n’aurait rien fait, parce que tout ça aurait été oublié. Tandis que maintenant, ce ne sera pas oublié, c’est terminé. C’est maintenant un cri historique. »»

Pierre-Louis Mallen a d’ailleurs été admis, en 1982, membre correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques, l’une des cinq académies de l’Institut de France, pour avoir joué un rôle désormais historique. Il a également été le premier non-Québécois a recevoir, en 1989, la médaille Bene Merenti De Patria, décernée par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, pour avoir rendu un service exceptionnel à la patrie. À cela, il répond simplement, humblement : «J’ai le sentiment, effectivement, d’avoir fait mon devoir».

Absorbé par les événements dont il vient de faire le récit, Mallen avoue: «J’ai un grand regret. C’est de ne pas avoir pensé à rassurer de Gaulle après les événements. Beaucoup de gens ont dit qu’il avait crié le slogan d’un parti, celui du RIN. Or, je témoigne, pour avoir très bien connu le RIN et assisté à toutes ses réunions de 1963 à 1967, que leur slogan n’était pas « Vive le Québec libre ». C’était « Le Québec aux Québécois », c’était « Notre État français nous l’aurons » (une phrase du chanoine Groulx), etc. Cette formule était tellement simple que l’on a cru et prétendu que c’était le slogan d’un parti. Mais on l’a tellement dit et répété que je crains que de Gaulle ait fini par penser lui-même qu’il avait fait une erreur. J’ai un grand remords de ne pas m’être efforcé, avant sa mort, d’aller lui dire que les gens qui racontent ça sont soit des ennemis, soit des gens qui se trompent.»

«Tout au long de ce voyage, on ne parlait que de liberté, « France libre! », « Québec libre! », mais jamais personne n’a dit « Vive le Québec libre! », avant le 24 juillet 1967, à 19h43. De Gaulle a inventé cette expression, mais elle est tellement simple et naturelle qu’on s’étonne qu’elle n’ait pas été toujours été employée. Mais elle ne l’était pas, et ça je l’affirme!

Je dirais que ce jour-là, parce que c’était évidemment très audacieux, de Gaulle a fermé le manuel du protocole pour ouvrir le livre de l’histoire.»

*****

Vous pouvez voir des photos de cette journée mémorable sur le compte Flickr des Archives de la Ville de Montréal.

25 juillet 2017

375 ans de quoi ? D’immigration !

25 Nov

375 ans de quoi ? D’immigration !

La publicité lancée cette semaine pour les fêtes du 375e de Montréal, ne montrant que des Blancs, en a choqué plus d’un. Les médias québécois manqueraient d’audace ou ne sont-ils que des décennies en retard ?

Dans le Québec des années 60 ou 70, quand un étranger arrivait dans un nouveau patelin, on lui demandait d’où il venait, on le questionnait sur ses origines, ses habitudes de vies. C’était l’expression d’une certaine curiosité de l’Autre, puis, on passait à autre chose. Depuis, la société est aussi passée à autre chose, mais pas les médias.

Les décennies de retard des médias québécois

On croirait parfois la télé figée à cette époque ancienne. Avant de pouvoir faire partie de la sphère médiatique, on dirait qu’il faut d’abord parler de sa différence. Pour exercer un attrait télévisuel, s’il ne partage pas l’origine de la majorité, l’humoriste mettra la différence culturelle en avant, le chroniqueur ira parler de communautés culturelles, le chanteur donnera dans la tradition des ancêtres et ainsi de suite. Après coup, l’artiste pourra passer à autre chose et exister en tant qu’artiste.

Durant une entrevue avec Gilbert Rozon et Philippe Fehmiu sur RDI cette semaine, Patrice Roy a admis : « Dans les médias en général, les émissions de grande écoute, les émissions d’information, oui, on doit faire davantage d’efforts. » Il traduisait bien malgré lui un état d’esprit largement généralisé : l’effort. L’effort de faire une place à la différence, alors que ça devrait maintenant être naturel, dans un contexte de réelle ouverture et d’acceptation.

À force de se sentir exclu, ce public, qui ne se reconnaît pas dans les médias québécois, va consommer ailleurs, là où ces premiers pas sont déjà largement franchis, soit au Canada anglais et aux États-Unis. Perte d’auditoire dans un marché déjà en crise.

Le serpent qui se mord la queue

Le web interpelle les jeunes, mais aussi l’ouverture et l’inclusion. Si la télé continue d’être si fermée, le jeune public va continuer de déserter, pour cause de divergence de valeurs et de vision. Rien ne sert de tenter de séduire le jeune public sur le web si c’est pour y véhiculer les mêmes archétypes.

Gilbert Rozon, dans la même entrevue, au sujet de la grande émission qui doit lancer les festivités du 375e de Montréal, a expliqué: « Il y a eu des choix de marketing qui ont été faits, de mettre les stars en avant, pour aller chercher de l’auditoire. »

« Mettre des stars en avant ». C’est à la fois la bête noire et le dada des stations de télé, Radio-Canada y compris. Avec les multiples compressions subies, il lui faut maintenant capitaliser sur la popularité des visages mis à l’écran afin que les publicitaires y placent à bon prix leurs annonces. Si les promesses de cotes d’écoute ne sont pas remplies, il faut rembourser une partie du montant aux publicitaires. Le diffuseur public fait maintenant des sondages de popularité avant d’accepter de confier une émission à quelqu’un. De nos jours, la façon de s’exprimer, de faire des liens, d’amener, de cerner et creuser un sujet passe après la popularité de l’individu. Et comme la télé fabrique les vedettes, elle tourne désormais sur elle-même. C’est le serpent qui se mord la queue. Comment voulez-vous qu’elle change si les gens connus ont une couleur homogène et qu’on ne veut que des gens connus ?

Osez!

En 2012, Philippe Fehmiu et moi avions animé une émission spéciale à MAtv portant sur la diversité à l’écran. Des représentants des tous les milieux y étaient : diffuseurs, producteurs, comédiens, auteurs, etc. Une chose m’avait frappée : la frilosité des auteurs. L’une avait dit ne pas oser écrire de rôles pour la diversité, parce qu’elle ne savait pas comment ça se passait dans les maisons, comment vivaient les gens. Oublierait-on qu’il y a ici plusieurs générations installées ? Que l’on peut mettre en scène une jeune asiatique qui vit exactement comme une jeune québécoise ? Un Noir qui vit avec une Blanche dont les enfants sont adoptés ? Une grand-mère Blanche remariée avec un Latino ? Et la beauté de la chose, c’est que tout ce beau monde vit des histoires d’amour enlevantes, des problèmes au travail, une adolescence tourmentée, des hauts et des bas tout comme les Québécois et ça a rarement de lien avec la couleur ou l’accent.

Chers amis des médias, osez le rattrapage, osez la vie que vous connaissez en sortant du bureau ! Ça ne peut qu’être positif. On aimerait ça se reconnaître quand on allume la télé et faire partie du party nous aussi. Parce qu’au fond, on va fêter ensemble 375 ans d’immigration, non ?

 

Photo: Philippe Fehmiu et Marie-Eve-Lyne Michel durant l’émission Les coulisses d’open Télé (MAtv), portant sur la diversité à l’écran.
Crédit Photo: Charles Nouÿrit

(2016)

Au matin du 9 novembre…

9 Nov

Au matin du 9 novembre…

Ce matin, au petit déjeuner, je lui ai dit: « Trump a gagné. Trump est le nouveau président des États-Unis. » Elle m’a regardée, avec ses grands yeux bleu-vert, d’un air inquiet, déconfit. « Maman, ce n’est pas possible! Ce n’est pas vrai ? »

J’aurais aussi aimé que ce soit une mauvaise blague. Elle n’a évidemment pas suivi toute la campagne et ne sait pas non plus tout ce que représente Trump, tout ce que représente ce vote. Elle n’a que 11 ans. Nous avons parlé de son comportement intimidateur, de ses propos qui vaudraient une suspension à n’importe quel élève de son école.

J’ai voulu poursuivre la discussion, mais n’en ai pas été capable. Je me suis demandée par où commencer. Sa vision des femmes? Fallait-il lui expliquer qu’il les considère comme des objets et que le nouveau président des États-Unis a dit d’elles:  » Grab them by the pussy « ? Peut-on dire ça à une fillette de 11 ans?

Je suis canadienne et métissée, fille d’un père immigrant haïtien, je vis avec un immigrant français et nous vivons au Québec. À elle seule, notre petite famille représente un beau mélange planétaire. Faut-il lui dire que les Américains ont choisi un président qui tient des propos racistes? Que les difficultés que vivent les Noirs et d’autres minorités ethniques ou religieuses aux États-Unis pourraient bien s’accentuer avec une montée de l’intolérance et de la xénophobie?

Dois-je lui parler de la planète que nous lèguerons à sa génération alors que le leader d’une des plus grandes puissances économiques de ce monde croit que le réchauffement climatique n’est qu’une invention des Chinois et que ses manifestations ne sont que les aléas de la météo? Et que, plutôt que de développer des énergies vertes et durables, il propose de relancer l’industrie du charbon, ainsi que l’exploration pétrolière et gazière? Peut-on dire tout ça à un enfant au petit déjeuner?

J’ai choisi de la laisser découvrir ces choses à petites doses, à mesure que se tisserait l’actualité américaine du gouvernement Trump.

En voiture pour l’école, elle m’a dit:
« Maman, pour devenir président, ça ne prend rien de spécial?
– Non, lui dis-je. Aux États-Unis, il faut être né aux États-Unis. Au Canada, tout citoyen canadien peut devenir premier ministre.
– …
– Et il faut avoir 18 ans.
– Ha! C’est ça!
– Tu veux devenir premier ministre?
– Je ne suis pas Américaine, donc je ne pourrais pas être présidente des États-Unis, mais peut-être ici, au Québec ou au Canada. Il y a tellement à faire maman, tellement…  »

Elle a pris sa petite boîte à lunch, m’a embrassée et est partie pour l’école.
Au matin du 9 novembre, ses idéaux sont intacts.

(2016)

Psst ! Je vous ai dit ?

18 Sep

Psst ! Je vous ai dit ?

Je suis maintenant Responsable des communications de la Fondation Jacques-de Champlain.

Qu’est-ce que cette Fondation ?
Elle a pour mission de s’assurer que, où que vous viviez au Québec, en situation d’urgence, vous ayez un accès rapide et efficace à des soins, avant votre arrivée à l’hôpital, grâce à l’intervention de premiers répondants bien formés, mais aussi grâce à l’utilisation de défibrillateurs. En cas d’arrêt cardioresporatoire, l’emploi d’un défibrillateur externe automatisé (DEA) peut non seulement faire la différence entre décès et survie, mais aussi entre survie avec et sans séquelles. Et pas besoin d’être un expert pour s’en servir! L’appareil et le préposé du 911 peuvent vous guider.

La Fondation a aussi lancé une application gratuite – que je vous invite à installer – et qui répertorie les défibrillateurs au Québec, afin de les rendre accessibles au grand public. S’il y en a un dans l’entreprise où vous travaillez, vous pouvez aller l’inscrire dans le répertoire. Donc, en situation d’urgence, on appelle d’abord le 911, ensuite on ouvre son application, on envoie quelqu’un chercher le défibrillateur le plus proche pendant que commence tout de suite un massage cardiaque. Et, dans ces circonstances, on augmente considérablement les chances de survie de la victime.

Parce que je suis une ancienne sauveteure*, parce que je sais à quel point les premières minutes sont importantes, j’ai choisi de m’impliquer. Et en bout de ligne, pour sauver qui ? Je ne sais pas. Peut-être mes parents, peut-être un voisin, peut-être vous…

Si vous êtes vous aussi sensibles à cette cause, venez suivre la page Facebook de la Fondation, son compte Twitter et téléchargez l’application ! Ça ne coûte rien, et ça nous aide !

Et la télé dans tout ça ? Elle est toujours dans mon ADN ! Mes activités professionnelles se poursuivent, aux côté de ces activités de bénévolat.

À très bientôt !

 

* Je sais, on devrait dire « salvatrice » en bon français, mais je n’aime pas beaucoup… Ça fait un peu pompeux pour la fonction, vous ne trouvez pas?

(2016)

« Mon » trottoir refait pour rien

31 Oct

« Mon » trottoir refait pour rien

Durant quelques années, j’ai habité la rue de Chateaubriand, dans Villeray. Un quartier de Montréal que j’aime particulièrement. J’en suis déménagée à l’été 2007 pour aller vivre en banlieue. Je me souviens que l’année d’après, la Ville de Montréal avait entrepris de refaire les trottoirs du tronçon de rue que j’avais habité, soit au Nord de la rue de Castelnau, côté Est. Je me souviens avoir moi-même dû franchir des panneaux de contre-plaqué et autres installations de fortune pour circuler et aller voir la locataire qui habitait mon ancien logement. Je passais y récupérer du courrier. Elle m’expliquait comme elle trouvait ces travaux dérangeants. J’étais étonnée de l’ampleur du chantier, car je n’avais jamais constaté quelque problème que ce soit sur ces trottoirs, que j’ai pourtant arpentés en long et en large durant mon congé de maternité.

Le trottoir, devant cet appartement, était large. Vous savez, c’est ce type de trottoir double qui sépare d’au moins six pieds la rue des petites clôtures de fer forgé. Il était en très bon état. Et on n’en refaisait pas qu’une dalle! Les travaux allaient facilement de la rue De Castelnau à la rue Ferland (mais du côté Est) et peut-être même un peu au Nord de Ferland. C’était tout un branle-bas-de combat sur la rue!

Comme je suis curieuse de nature et que j’aime bien parler avec les gens, je suis allée discuter avec les employés de la Ville. Ce sont toujours des gars gentils, les gars de construction. Ils aiment blaguer et ils sont habituellement assez faciles d’approche. Je me suis donc dirigée vers un petit groupe de travailleurs et leur ai demandé ce qu’ils faisaient, au juste. […]

Le jour où la marche ne s’est pas arrêtée

7 Mai

Le jour où la marche ne s’est pas arrêtée

Ils s’étaient rassemblés pour défendre ce qu’ils estimaient être un droit fondamental. Le temps était bon, l’humeur était joyeuse. Ensemble, ils ont entamé la marche. Hommes, femmes, enfants, ayant aux pieds chaussures de ville comme chaussures de marche, tous allaient d’un même pas. C’était un grand rendez-vous, tous étaient vêtus proprement: ils allaient rencontrer l’instance décisionnaire.

Au début du parcours, aucun obstacle, aucune présence policière. Ils en ont été un peu surpris. Ils n’en étaient pas à leur première manifestation. Des étudiants avaient travaillé de concert avec la communauté pour mettre sur pied une campagne de sensibilisation. Certains rassemblements avaient été houleux. Récemment, une des leaders du groupe, une femme bien estimée de la communauté, avait été arrêtée, violemment, jetée au sol, ce qui a suscité beaucoup d’indignation. En guise de protestation, un groupe de professeurs s’est formé. Ils étaient 125. Ils sont allés parler au chef de police, lui donnant une leçon de démocratie: « Ce n’est pas un problème local, c’est un problème national. Vous ne pourrez empêcher qui que ce soit de voter, c’est à la base de notre démocratie ».

Cent vingt-cinq professeurs sont allés parler démocratie avec les policiers

L’appui des professeur a insufflé un vent d’espoir chez les jeunes. […]

Ai-je bien compris où vous voulez en venir, M. Harper?

5 Avr

Ai-je bien compris où vous voulez en venir, M. Harper?

Si je comprends bien, M. Harper :

Votre gouvernement refuse aux scientifiques le droit de parler aux journalistes des résultats de leurs recherches et des conclusions qu’ils en tirent. En propre, vous ne leur défendez pas de parler, mais ne leur donnez le droit de le faire qu’après avoir obtenu l’autorisation de votre service des relations publiques. Le seul problème c’est que dans les médias, les choses doivent aller vite alors que dans la bureaucratie, les autorisations progressent souvent bien lentement. Appelons ça un obstacle majeur. Ajoutons aussi que les scientifiques affirment que « les demandes d’entrevues sont régulièrement refusées ».

En février dernier, une coalition de scientifiques vous a d’ailleurs écrit pour demander que cesse le musellement de leur communauté. « Les Canadiens ont le droit de mieux connaître la science qu’ils financent et d’accéder librement aux explications des scientifiques publics. L’éclairage de ces experts de calibre international est essentiel à la compréhension des enjeux modernes, au débat démocratique et à des prises de décision éclairées touchant tant la santé publique que la protection de l’environnement ou le développement économique. »

À la fin de 2011, le gouvernement Harper (n’est-ce pas ainsi que vous avez contraint vos fonctionnaire de nommer le gouvernement canadien, sous peine de congédiement ?)  a choisi, au nom de Canada, de se retirer de l’Accord de Kyoto, parce qu’il trouvait « stupides » les cibles à atteindre. C’est bien […]